La base documentaire
Lecture et illettrisme
« La lecture est un art et tout le monde n'est pas artiste. »
– Madeleine Chapsal, Oser écrire
La lecture est un exercice des plus profitables, sous bien des aspects. Pourtant, il semble que cette excellente habitude soit menacée par les médias modernes. Peut-être avons-nous aussi une certaine part de responsabilité...
Que faites-vous en cet instant précis ? Vous lisez. Vous lisez parce que vous savez lire et que vous avez trouvé un certain intérêt au thème de cet article. Que l'une ou l'autre de ces conditions fasse défaut et il n'y aura pas de lecture.
Lire peut sembler, pour la plupart d'entre nous, une opération simple et facile. Aujourd'hui. Car avant de pouvoir lire sans difficulté, il a fallu apprendre. Et cet apprentissage, plus ou moins agréable selon les contextes, prend un temps relativement long, plusieurs années si on parle de maîtrise.
La lecture n'est donc pas un processus inné mais bien le résultat d'une éducation, d'une formation. Et de la pratique. Surtout de la pratique. A tel point que bon nombre de personnes qui ont appris à lire ne deviendront jamais de bons lecteurs parce qu'ils ne lisent pas suffisamment.
L'illettrisme en France
En France, patrie de Balzac et de Victor Hugo, le taux d'illettrisme est un problème qui existe encore bel et bien. Dès 2013, le premier ministre d'alors (Jean-Marc Ayrault) annonce l'attribution du label « Grande Cause Nationale » au collectif « Agir ensemble contre l'illettrisme ».
Il ramène ainsi les chiffres à de plus modestes proportions en disant que 7% de la population âgée de 18 à 65 ans ne maîtrisent pas suffisamment la lecture et l'écriture pour être autonomes dans des situations simples de la vie quotidienne
L'illettrisme serait « un problème méconnu et sous-estimé, un obstacle dans toutes les sphères de la vie familiale, citoyenne et professionnelle ».
Entendons-nous bien, d'abord, sur ce qu'est l'illettrisme. Pour l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), une personne illettrée « est incapable de lire ou d'écrire, en le comprenant, un exposé simple et bref de faits en rapport avec la vie quotidienne ».
La notion d'illettrisme étant relativement récente, les moyens d'évaluation sont parfois variables. Il semble toutefois, de façon très nette, que les hommes soient bien plus touchés que les femmes. L'illettrisme est différent de l'analphabétisme, notion qui concerne celui ou celle qui n'a jamais appris à lire ou à écrire.
Quelques chiffres
En 2025, selon des enquêtes menées par l’ANLCI et l’Insee, 4 % des adultes de 18 à 64 ans, soit 1,4 million de personnes, seraient en situation d'illettrisme en France, avec des pics à 15 % dans certaines régions. Cela signifie que 1 500 000 adultes ne maîtrisent pas la lecture et l’écriture, tandis que 3 200 000 ont des difficultés majeures en calcul.
Il semble qu'il y ait amélioration, car en 2023, selon les mêmes, 7 % de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisée en France était en situation d’illettrisme, soit 2 500 000 personnes en métropole.
Pourquoi l'illettrisme ?
Il y a divers facteurs qui peuvent en partie expliquer ce taux relativement élevé d'illettrisme en France. En particulier le milieu familial et social. Un lien paraît exister entre le niveau de qualification des parents et les habiletés de lecture des enfants. La lecture est une aptitude souvent liée à l'éducation et à l'exemple. Statistiquement parlant, on trouve beaucoup d'illettrés dans les zones urbaines dites « zones sensibles » (deux fois plus que sur l'ensemble du territoire). Même constat parmi la population carcérale (40% des détenus seraient illettrés).
Cela dit, sans être illettrées, bon nombre de personnes ne sont pas non plus expertes dans cet art pourtant vital pour mener une vie autonome et constructive. Pour certains, la lecture est une vraie corvée. Une jeune fille, mettant le doigt, peut-être, sur un des fondamentaux des éléments de dissuasion, déclare : « Pour lire, il faut se casser la tête, et ça, ce n'est pas marrant. » Se « casser la tête » est un obstacle fréquent et moderne, y compris chez les adultes. Il y a donc une différence entre savoir lire et aimer lire. Or, pour parler de véritable compétence, cette dernière condition est cruciale.
Quel genre de lecteurs sommes-nous ?
Nous sommes plus ou moins gourmands en lecture.
Pour connaître un peu mieux les habitudes de nos concitoyens, intéressons-nous aux résultats d'une enquête TNS-Sofres, enquête réalisée en 2008 « auprès d'un échantillon national de 1000 personnes, représentatif de l'ensemble de la population française âgée de 18 ans et plus ». Il ressort de cette étude que plus de gens lisent mais ils lisent moins.
Quelques 69 % des Français interrogés déclarent avoir lu au moins un livre au cours des douze derniers mois, contre 66 % en 1981. Dans cet ensemble, on distingue plusieurs catégories.
Citons d'abord les « petits lecteurs ». Ils lisent de un à cinq livres par an. Leur importance est passée de 24 % à 35 % de 1991 à 2008. A l'opposé, se trouvent les « grands lecteurs ». Ils lisent 20 livres ou plus dans l'année. Leur proportion n'est cependant plus que de 9 % des personnes interrogées, contre 14 % en 1981. Quant aux « lecteurs moyens », qui lisent six à vingt livres par an, on observe un véritable recul sur une même période, de 28 % à 25 %. Les « grands lecteurs » appartiennent pour la majorité aux catégories socioprofessionnelles élevées et / ou de niveau de diplôme important.
Certains s'insurgeront en disant que ces classes bénéficient de conditions de vie favorables à la lecture, en particulier avec la possibilité de dégager plus facilement du temps. Or, toujours selon cette enquête, « les retraités ne lisent pas plus que la moyenne des Français ». Autre aspect, là encore, les femmes lisent plus que les hommes. Pourtant, en ce qui les concerne, le bruit court qu'en matière de temps...
« Quand je rentre après une dure journée de travail, je ne vais pas me plonger dans un livre ; j'allume la télé. C'est plus facile. »
Restons prudents. Même dans ces classes dites socialement élevées ou instruites, des disparités sont parfois révélatrices. Par exemple, un homme ayant fait de hautes études dans un institut prestigieux avoue : « Quand je rentre après une dure journée de travail, je ne vais pas me plonger dans un livre ; j'allume la télé. C'est plus facile. » Et l'homme rejoint ici l'avis émis précédemment par la jeune fille, à propos de la facilité.
Ceci rappelle un amusant constat à propos, cette fois, des chaînes dites culturelles en France. Beaucoup sont d'accord pour reconnaître la qualité d'émissions programmées, par exemple, sur Arte. Mais quant à y passer ses soirées, rien n'est moins sûr, surtout les soirs de matches de football.
Dans une revue américaine (Fortune), Stratford Sherman donne une vision intéressante de cette probable tendance à la désaffection de la lecture : « Nous avons maintenant nos chaînes câblées, (...); il y a bien moins de chances que l'on veuille se fatiguer à lire un livre qu'à l'époque où l'on menait une vie plus dépouillée. » Il est vrai que les médias électroniques ont puissamment influencé le paysage « culturel », avec les écrans de tous styles et formats. Comme quoi, la notion de disponibilité en termes de temps est toute relative.
Quelles que soient nos habitudes en matière de lecture, il sera intéressant de faire le point sur ce qui nous dissuade de lire et sur les incomparables avantages de cette pratique, avantages tant culturels que cognitifs. Il s'agit de comprendre à quel point elle peut enrichir notre vie et améliorer nos aptitudes et nos relations. Si vous avez lu l'article jusque-là, vous êtes vraiment sur la bonne voie.
F. Huguenin
